Voilà un texte fort intéressant et ayant échappé à Alfred Chapuis dans son ouvrage sur « Les automates dans les œuvres d'imagination » (éditions du Griffon 1947) ainsi qu'à ma modeste contribution lors de mon article consacré aux deux nouvelles de Pasquier « Le secret de ne jamais mourir » et « Une histoire d'automate ». Nouvelle qui fut à peine évoquée dans le numéro consacré à « Je sais tout le roi des magazines » et réalisé par Jacques Van Herp, nouvelle qu'il considérait tellement « mineure » qu'il ne prend même pas la peine de la mentionner dans la bibliographie de la revue « Lecture pour tous » en fin de chapitre. Certes, si la nouvelle manque de développement et n'esquisse que de manière discrète le fonctionnement de cet automate, la façon dont ce mystérieux Monsieur X dévoile sa nature de créature artificielle est pour le moins amusante et l'idée du contrôle de la machine faite à distance au moyen d'un pupitre géant surmonté d'un écran réfléchissant la vision des deux objectifs occupant la fonction de la vue de l'automate est assez originale et innovante pour l'époque. En outre, la créature est recouverte d'une peau artificielle ou synthétique ce qui ne manque pas d'attiser notre curiosité, une « enveloppe » tellement parfaite que toute la population et la communauté scientifique est tombée dans le panneau. Rivalité entre deux savants que tout oppose, mettre à mal la communauté scientifique et les œillères dont elle ne semble pas vouloir se défaire, voilà une manière amusante de tourner quelque peu au ridicule une institution vieillissante et poussiéreuse ayant parfois du mal à sortir de son carcan pétri de traditions.
De cet auteur, on ne connaît qu'une courte nouvelle publiée dans la même revue « A tire d'ailes », ainsi que d'un roman « « Le sommeil sous les blés », pas très exaltant, toujours dans la revue « Lecture pour tous » d'avril à juin 1927, publié par la suite en roman sous le titre « Celle qui dormait sous la terre » Éditions Tallandier 1930

« Le premier homme de son espéce » Dans la revue « Lecture pour tous »de Janvier 1911 illustré par Goussé

 

 Ayez soin de ne pas commencer ce récit par la fin ! Ayez le courage de ne pas aller d'abord aux dernières lignes chercher le mot de l'énigme! Donnez- vous le plaisir de la curiosité! Et soyez, pour quelques instants, parmi ceux qu'in­trigua si fort l'apparition du mystérieux personnage — héros de cette aventure fan­tastique et bien moderne — que nous avons peut-être chance de coudoyer dans les cités de l'avenir.

 

 

La présence de Monsieur X. à Paris avait ré­volutionné la ville.

Dans les salons et les coulisses, sur les champs d'aviation et à l’atelier, chez Du­rand et chez Duval, dans le métro ou sur les bateaux-mouches, à l'Académie, dans les couloirs de la Chambre, ou ne parlait que de Monsieur X. Ce Monsieur X. était l'homme du moment. Le Figaro publiait tous les jours un écho sur Monsieur X.; M. de Gorsse avait ajouté à sa revue une scène où Max Dearly jouait Monsieur X., et jamais un souverain, fût-il ami et allié de la France, n'avait connu une telle popularité.

Monsieur X était-il donc un grand savant,un illustre poète, un prodigieux inven­teur, ou un assassin célèbre? Peut-être. Mais on l’ignorait.

On ignorait où il allait, d’où il venait, son âge et sa nationalité, son nom même; aussi l'appelait-on Monsieur X. On ignorait bien d’autres choses encore, malgré l'ingéniosité des reporters et l’habileté des détectives. On n'avait jamais pu savoir où il pre­nait ses repas. Le Matin avait mis à ses trousses les plus fins limiers; aucun d’eux n'avait pu surprendre Monsieur X. entrant dans un restaurant et son concierge affirmait qu’il n’avait à son service ni cuisinière, ni valet de chambre, qu’il ne recevait la visite ni du boucher, ni du boulanger, ni de l’épicier, ni du charbonnier.

Monsieur X. sortait tous les jours a une heure de l’après- midi, jamais une mi­nute avant, jamais une minute après, de son petit rez-de-chaussée, 3o bis, avenue des Champs-Élysées. Il avait la face glabre d’un Américain. Il était vêtu d'un complet gris, portait des guêtres et un chapeau rond que les Anglais appellent « bower ». Ni grand ni petit, ni gros ni maigre, il eût pu, croyez-vous, passer inaperçu sous les om­brages des Champs-Élysées. Détrompez- vous ! On remarque toujours Monsieur X. quand il passe.

La physionomie de tout promeneur re­flète un sentiment : la gaîté, la tristesse, l’ennui, les soucis, une préoccupation. Le visage de Monsieur X. ne reflétait rien; il était impassible comme le Penseur de Rodin. Son œil était fixe et atone. Si Monsieur X. voulait regarder à gauche ou à droite, il ne tournait pas le regard, mais la tête, à droite ou à gauche.

Il ne s’appuyait pas sur une canne et ne portait jamais de parapluie. Il ne gesticulait

pas comme un poète à la poursuite d'une rime ou comme un orateur à la recherche d'une période : il laissait ses deux bras pla­qués contre son corps, tel un soldat au repos.

Et il marchait d'une façon non moins anormale, semblable à ces petits bonshommes de trente-neuf sous qui, remontés par le ca­melot qui les vend, trottent sur le trottoir, en tricotant des jambes, et tombent au moindre obstacle. Mais Monsieur X., malgré qu'il parût avoir le pied peu sûr et les jointures ankylo­sées, ne tombait jamais, lui. Si quelqu'un l'ac­costait pour lui demander sa route, Mon­sieur X. s'arrêtait net, Vacillait un peu pour trouver son point d'équilibre, et répondait :

« Oh! excusez-moi... je ne suis pas du pays. »

Sa voix était un peu grinçante et nasil­larde, sa parole lente, son accent exotique. Et cela n'était pas pour diminuer l'intérêt qui s'attachait à sa personne.

Toutes ces particularités eussent suffi sans doute à signaler Monsieur X. à l’attention du public et à en faire, pour quelque temps du moins, le favori de la population parisienne. Des notes adressées aux journaux par une main mystérieuse, qu’on supposait être la sienne, avaient piqué plus encore au vif la cu­riosité des Parisiens; et, tous les dimanches, c’était une ruée vers les Champs-Élysées pour contempler l'étranger déjà légendaire.

Monsieur X.; assis sur une chaise près de l’avenue Marîgny, restait indifférent à toutes ces manifestations.

La foule grouillait autour de lui; les plus osés venaient le regarder sous le nez sans réussir à l'émouvoir, et l'on avait l’im­pression d'une scène du Musée Grévin, où les spectateurs jouent parfois aux bons­hommes de cire, pour attraper les naïfs.

Les jours de fête, la police établissait un barrage et un service d'ordre, et l'on défilait par paquets devant Monsieur X. plus immo­bile qu'une souche.

Tous les soirs, du reste, sans se préoc­cuper de ceux qui l'entouraient, l'examinaient, le contemplaient, le scrutaient, le blaguaient, l'homme énigmatique se levait et, sans hâte, calme, froid, sans un geste, sans un mot, re­gagnait son logis.

Ce logis, un de ses amis, qu'on n'avait jamais revu, était venu le louer deux jours avant l'arrivée de Monsieur X. Lorsqu'il était arrivé, Monsieur X. avait salué le concierge, en disant simplement :

« Oh ! bonjour, c'est moi ! »

Et, depuis, il n’avait jamais adressé le moindre mot au gardien de l'immeuble, qui,

serviteur discret, se tenait à l'écart.

Maintes manœuvres avaient été tentées pour percer à jour cet incognito inquiétant. Elles n'avaient eu aucun succès. Un agent subtil, chargé du service d'ordre autour de l'imperturbable maître de l'actualité, avait un jour osé l’aborder pour lui demander « ses nom, prénoms, adresse et qualités, étant donné que sa présence était une cause de rassemblement et île trouble sur l’avenue des Champs Elysées. » Monsieur X., sans qu'un pli de son visage, un froncement de ses sourcils, un geste nerveux ou une expression trop vive qui trahi le moindre mécontente­ment, avait répondu de sa voix posée et cris­sante :

«  Oh! je ne parle pas, je ne remue pas, je suis correct. Si cela amuse les gens de s’assembler ici, adressez-vous à eux! Qui je suis? Ça n'est pas votre affaire, et si vous ne me laissez pas la paix, j’irai trouver mon ambassadeur! »

L’agent, impressionné, n’avait pas insisté et s’était contenté, pour créer une diversion, de conduire au poste trois mauvais sujets qui s’étaient payé sa tête.

Le directeur de l’Olympia avait offert à Monsieur X. mille francs par soirée pour paraître simplement pendant une demi-heure dans une loge de son théâtre :

« Oh! pour qui me prenez-vous? » avait répondu Monsieur X.

On le prenait, les uns pour un farceur génial qui gagnait un pari, les autres pour un entrepreneur de publicité malin qui pré­parait ainsi une colossale réclame a un régé­nérateur merveilleux, ou à quelque parfum idéal.

 

Monsieur X. se révéla lui-même, au jour et à l'heure choisis par lui.

Au N° 130 du boulevard Saint-Germain, habite un illustre savant.Il se nomme M.Ar- naud, il est membre de l'Académie des Sciences et célèbre dans le monde entier pour ses travaux considérables sur l'électri­cité. On le compare volontiers à Edison et l'on a les yeux sur lui pour le prix Nobel. Malheureusement M Arnaud n'est pas sym­pathique : il est hargneux, grincheux, bou­gon. et rend intolérable la vie à sa femme, qui est la bonté même, et à sa fille, une gra­cieuse, fine et délicate grande personne de vingt ans.

 

M. Arnaud n’a pas un véritable ami. On le supporte pour sa gloire, mais on l’évite volontiers, au moins autant qu’on l’admire. Il s’en moque, du reste, et serait parfaitement heureux dans son laboratoire, parmi ses appa­reils d’étude et ses chers livres si... si M. Delobel n’était pas de ce monde. Or M. Delobel existe et a le don de porter plusieurs fois par jour au paroxysme de l’irritation son illustre confrère, car ce M. Delobel est tout simple­ment son concurrent le plus sérieux dans le domaine de l'électricité; mais il est l’antithèse vivante de M. Arnaud : il est jeune, fringant, spirituel, un peu bohème et très gamin. Doué d'une vive imagination, il a créé d'ingénieux appareils qui ont révolutionné l'industrie.

Ses premières communications à l’Aca­démie îles Sciences ayant été accueillies avec un dédain blessant par M. Arnaud, il s’amuse désormais follement à l’exaspérer par ses critiques piquantes et sa façon de prononcer d'une voix flutée : «  l’éminent théoricien M. Arnaud, de l'Institut ». M. Ar­naud ne veut pas n'être qu’un théoricien. Il prétend volontiers du reste que tous les pro­grès modernes sont issus de ses hypothèses scientifiques, et il prétend même, en outre, qu’il garde en réserve la plus extraordinaire des inventions, une invention qui, lorsqu'elle verra le jour, renouvellera la face du monde.

Au fond, il s'irrite surtout d'une médio­crité à peine argentée, alors que M. Delobel a gagné des monceaux d'or; il s'irrite d’aller à pied, quand M. Delobel possède une qua­rante chevaux; de savoir que M. Delobel passe l’été à Trouville, tandis qu'il se con­tente du bois de Meudon. Non pas qu’il aime particulièrement l’argent, les automobiles et Trouville! Non. Mais il est outré qu’un mo­deste praticien l'emporte sur un éminent théoricien; et si M. Delobel n'existait pas, M. Arnaud préférerait sans hésitation la marche à l'auto, et Meudon à la plus belle plage de France.

Ce jour-là, M. Arnaud demeurait pensif dans son laboratoire. Le soir même, devaient être célébrées les fiançailles de Mlle Rose, sa fille, avec son neveu Georges, clerc de no­taire et bon garçon. Ces deux qualités qui, à des points de vue différents, ne sont pas négligeables, ne satisfaisaient pas complète­ment le savant et, s'il n'avait pas craint de se mettre à dos deux familles, il eût reculé aux calendes grecques cette union char­mante.

Un bruit discret le tira de ses réflexions.

La bonne venait d'entrer, et elle présentait à son maître la carte d’un visiteur qui attendait. Sur cette carte, le savant lu ces mots imprimés :

Monsieur X

et en dessous, ces deux lignes, écrites à la main :

 

« Pour vous, M. Edward Freak, de la Scientific Academy de Melbourne ».

 

M. Arnaud, surpris, se leva, et dit : « Faites entrer... »

Et Monsieur X. entra. D'un geste sec, en deux temps, il enleva son « bowler », et, de sa voix gutturale :

« Oh! Bonjour » dit-il.

M. Arnaud lui avança un fauteuil. Monsieur X. s'y laissa choir un peu lourde­ment et, de son air glacial, exposa le but de sa visite.

« Monsieur, les Français sont un peuple que j’aime, mais qui possède un petit travers que l’on peut bien constater sans le diminuer en rien. On a prétendu qu'il ignore la géo­graphie. J'irai plus loin, il ignore tous les autres peuples. C’est du reste sans importance mais cela explique comment jesuis, moi qui connais le moindre de vos

volumes ou de vos rapports, complè­tement inconnu de vous.... »

M. Arnaud dut avouer que le nom de son interlocuteur ne lui était pas très fami­lier.

« Je sais, poursuivit Monsieur X. Aussi vais-je me présenter plus complètement que par ma carte : M.Edward Freak, auteur de trente-deux volumes sur la formation des mondes, membre de l'Académie des Sciences de Melbourne ( dois-je dire en Australie?), et propriétaire des plus importantes mines de platine du globe, c'est-à-dire milliardaire! »

Un autre savant richissime ! M. Arnaud poussa un profond soupir; il pensa aussitôt à Delobel, à sa fille Rose, au petit clerc de notaire et il poussa un second soupir. Monsieur X. continuait :

« Après ces présentations, je vais droit au but: Monsieur Arnaud, vous avez une fille. Mlle Rose, qui vient tous les jours aux Champs-Élysées, où je l'ai rencontrée. Elle est très jolie : je l'épouse ! »

M. Arnaud était trop familiarisé avec les manifestations de la foudre pour s'imaginer un seul instant que c’était elle qui venait de tomber à ses pieds. Il n'en fut pas moins ému, troublé, à ce point que la parole fui manqua, ce qui permit à Monsieur X. d'ajou­ter :

« Cela convenu, je vous demanderai en outre, puisque cette coutume existe, de vouloir bien obtenir de l'Académie des Sciences qu'elle me fasse l'honneur de me recevoir un jour en séance, comme membre d'une académie étrangère, en visite chez vous. »

M. Arnaud, désemparé, abasourdi, dé­contenancé, balbutia quelques mots sans suite... se déclara très flatté, très honoré, profondément touché

«  Un mot encore, dit Monsieur X., et je vous quitte : jusqu’au jour de la séance à laquelle j'assisterai, je vous demanderai de respecter mon incognito. Je désire éviter les indiscrétions de la presse et les interviews. A bientôt! »

M. Edward Freak se leva, remit son « bowler » et, de son pas incertain, s'en alla

comme il était venu, avant que M. Ar­naud eût retrouvé ses esprits et sa voix.

 

 

Le soir, il y eut un drame au sein de la famille Arnaud, lorsque les fiançailles furent décomman­dées, lorsque l'éminent théoricien si­gnifia qu'il n'aurait jamais d’autre gendre que ce prodigieux sa­vant australien dont il ignorait les œuvres, mais dont il connais­sait la fortune, et lorsqu'il annonça que le mariage avec le milliardaire imprévu aurait lieu dans un mois. Rose parla d'entrer au couvent et Georges de s'engager au Maroc.

Dans la vie, de pareils projets ne s réa­lisent pas aussi facilement qu'on le croit tout d'abord. De nos jours, on ne voit guère de jeunes filles entrer au couvent et les jeune gens partir à la guerre par désespoir d’amour. Un se contente de pleurer... et d'obéir.

M. Arnaud mena les choses rondement. Une semaine plus tard, l'Académie des Scien­ces fixait le jour de la séance à laquelle serait convié Monsieur X.. et le père de Rose décidait de donner ie lendemain la soirée de contrat....

 

La séance à L'académie des Sciences, hâtons-nous de le dire, fut un événement. On venait d'apprendre subitement que ce bon­homme cocasse, plein de mystère, qui avait troublé la police et inquiété le gouvernement qui avait intrigué trois millions de Parisiens, et les millions de lecteurs des journaux de tous, les pays qui avaient publié son portrait, que ce personnage silencieux, au geste rare, mais, précis, au regard fixe et troublant, à la phy­sionomie impassible et figée, était tout simple­ment un savant qui désirait vivre à l’abri des ­indiscrets !

Il y eut des sceptiques... car bien des choses, à regarder de près, restaient inexpli­quées. et le mouvement de curiosité fut con­sidérable lorsque, dans le grand amphithéâtre de l'Académie des Sciences, le Prési­dent ayant souhaité la bienvenue à l'illustre confrère étran­ger,Monsieur X. se leva, avec la raideur qui caractérisait cha­cun de ses mouve­ments,salua et com­mença en ces ter­mes :

« Messieurs, je ne m'aventurerai pas, dans une langue qui n'est pas la mienne, et dont je ne pré­tends pas connaître toutes les délica­tesses et les subtilités, a rechercher des expressions rares et des formules exceptionnelles pour vous dire ma gratitude de l'accueil bienveillant que vous m'avez réservé parmi vous. Je vous remercie donc tout simplement et très cor­dialement. »

Ce début fut accueilli par des murmures approbateurs, et c'est dans un bruissement de sympathie que la voix saccadée et nasil­larde de Monsieur X. continua :

« Me permettrez-vous d'ajouter, mes­sieurs, que cet accueil que j'attribue seulement

à la courtoisie française, et non à mon mérite personnel, nous le réservons aussi, dans notre lointaine Australie, à toutes les belles, les magnifiques, les grandioses dé­couvertes dues au génie de votre nation. Nul n'ignore chez nous les glorieux tra­vaux des membres de votre corporation éminente, et le nom de mon grand ami et futur beau-père Arnaud, à qui nous devons de si admirables théories sur les lois qui régissent l’électricité, est très populaire à Mel­bourne.... »

M. Arnaud sourit et salua.

« Parmi tant d'autres, ne devrais-je pas citer encore un savant, que je n’ai pas eu l'honneur de rencontrer pendant mon séjour à Paris et qui n'apprendrait peut-être pas non plus sans surprise que ses merveilleuses inven­tions ont donné un prodigieux élan à notre industrie?...

« Mais vous connaissez mieux que moi M. Delobel, et je passe. »

M. Arnaud fit la grimace et fronça le sourcil. L'Académie songea : « Notre invité manque de tact ! »

« Je veux seulement, poursuivit Monsieur X., en restant dans ce domaine de l’électricité qui ne m’est pas complètement étran­ger, vous montrer par un exemple frappant, surprenant, étourdissant, combien mes com­patriotes ont su, suivant la route que vous avez tracée, se distinguer à leur tour dans l’application de découvertes venues de cette belle cité parisienne qui m’a réservé une ré­ception, parfois, l'avouerai-je? trop flatteuse pour mon humble personnalité.

«  Un membre de la Scientific Academy de Melbourne a, Messieurs, de toutes pièces, créé un homme qui, comme vous et moi, va, vient, se promène dans les rues, sur les places publiques, se mêle a la vie de ses concitoyens, parle, converse, discute et c’est de lui que je viens vous entretenir aujour­d’hui.

«  Oh! oh! »L’illustre assemblée ne put contenir ce « oh! » d'incrédulité, qui restait courtois, mais indiquait clairement que le sa­vant australien allait un peu loin et que les Français n’aiment pas à être pris pour des naïfs. Monsieur X. demeura impassible, il fit une pause, laissa se calmer les « mouvements divers » et reprit :

«  Quelques minutes d'attention vous permettront de suivre mes explications, et je ne doute pas de vous convaincre de la véra­cité de mon récit

«  Comment mon compatriote réalisa-t-il ce rêve que maint homme de science a sou­vent caressé, de créer un être qui ait toutes les apparences de la vie? La partie la plus simple de son entreprise fut l'établissement de l'enveloppe extérieure de... de son bon­homme. Il la fit en aluminium et la recouvrit d'une peau très fine, très délicate, mais très souple aussi, car aux articulations, pour per­mettre aux bras et aux jambes de se replier, il était indispensable que cette peau fût exten­sible. Dans cette enveloppe, l'inventeur plaça un squelette métallique, dont les membres étaient reliés à des leviers rattachés eux- mêmes à un récepteur d’ondes électriques et à une dynamo qui occupaient la place de l’estomac. Au fond de la gorge était enchâs­sée la plaque vibrante d’un téléphone haut parleur avec un cornet amplificateur. Toute la partie supérieure de la tête formait une chambre noire et les deux yeux, malgré leur faux-semblant d’yeux vivants et vrais, n'étaient que deux objectifs qui projetaient sur un verre dépoli, à l’intérieur du crâne, l’image du monde extérieur. Le téléphone et l’image se combinaient avec un second et un troisième récepteur et expéditeur d’ondes hertziennes, et c'était tout, car il est inutile de parler de­vant vous du costume dont notre nouveau concitoyen fut affublé. Cela est de nul intérêt.

« Mais, messieurs, à quoi servaient ce mécanisme, ce téléphone, cette chambre noire ? A donner la vie à notre homme. Vous avez bien compris que nous n'avons jamais prétendu qu’il fut, après avoir été ainsi con­struit, doué de la faculté de penser. Ce genre de création est au-dessus de l'humanité. Nul n'a l’orgueil de croire que l’homme y atteindra quelque jour.

«  Ce qui n’est pas impossible, c’est de se servir de sa propre pensée pour donner une vie apparente à un autre être sorti tout entier du cerveau humain.

«  Concevez-vous quelle prodigieuse aventure pour un homme. de pouvoir vivre une existence double, de pouvoir, sans quit­ter le bien-être du « chez soi » confortable, vivre hors de soi-même, recueillir des impres­sions en des régions lointaines, parcourir véritablement le monde, voir des êtres diffé­rents de soi, les étudier, leur parler, être leur compagnon véritable, tout en restant près des siens, près de l’âtre familial! Tout homme dont la pensée est claire et libre, mais que la maladie définitive ou passagère condamne à l'immobilité, n'est plus immobile, car si son être véritable demeure où la dou­leur le tient, son double vagabonde, apporte à son cerveau l’émotion des promenades exquises par les villes et les campagnes, des couchers de soleil éblouissants au seuil de la mer caressante, où l’écho des nobles discus­sions littéraires et philosophiques des acadé­mies, des violences parfois fécondes des réunions politiques.

« Il vous est possible d'imaginer mieux encore : toute une ville, qui n'est que la cité des fantoches, puisque les hommes qui l'ha­bitent ne circulent, ne vont, ne viennent, ne causent, ne traitent les affaires, ne se ren­dent au théâtre ou ne se fréquentent que par leurs doubles mécaniques, qui n'ont comme volonté que leur volonté, comme in­telligence que leur intelligence, comme pas­sions que leurs passions....

«  Comment, vous écriez-vous, voir toute cette vie fantaisiste, ahurissante, ab­surde, dans cette poupée qu'on nous montrait tout à l'heure et qui n'est, à la fois qu'un mauvais appareil photographique, un télé­phone n'aboutissant à aucune ligne, et un polichinelle dont on meut sans doute les bras et les jambes avec une ficelle? Cet homme est fou.

« Non... »

Cependant l’Académie ne protesta pas, et la parole de Monsieur X. continua à cou­ler, aigrelette et monotone :

« Supposez, dans un quartier retiré de la ville, un homme enfermé dans son cabinet de travail. Devant lui se trouve un clavier; au-dessus du clavier un large écran, et entre les deux comme une sorte de pavillon de phonographe.

«  Soudain, une image se forme sur l'écran : elle représente une rue, des gens qui vont et viennent, qui se croisent, qui se heurtent. Voici un passant qui s'arrête, salue.

«  Du pavillon sort une voix nette, pré­cise, qui demande : « La rue de Rivoli, s'il vous plait »

« Notre pseudo-pianiste appuie sur les touches de son pseudo-piano, crie dans le pavillon : « La première rue à droite » et continue à faire courir ses doigts sur le cla­vier, tout en suivant l’image de son écran, mouvante etchangeante comme celle d'un cinématographe.

« Et vous venez, messieurs, de deviner ce qu'il fait : il fait vivre son double d'alumi­nium, grâce a deux miraculeuses inventions que nous devons aux savants français, et qui sont dérivées de la télégraphie sans fil : la télémécanique ou transmission de la force par les ondes électriques, et le photoéléphone qui, grâce à une ingénieuse combi­naison avec les appareils récepteur et expéditeur d’ondes hertziennes, permet de transporter à distance une image en même temps que la parole.

« Je précise. Après avoir établi la concordance parfaite entre ses appareils et ceux que contient le corps de son automate, notre savant, grâce à son écran qui a reçu l'image de la chambre noire que je vous ai décrite, sait où se meut son bonhomme.Il voit par ses yeux. Par son clavier qui agit télémécaniquement sur les leviers que vous savez, il dirige avec certitude tous ses mouvements. Par la téléphonie sans fil, et par un double appareil haut parleur, il entend les questions qui lui sont posées et il y répond de son ca­binet de travail.

«  Je connais, messieurs, cet auto­mate et l'illusion, je vous l'assure, est par­faite

 

Les membres de l'Académie des Sciences se regardaient avec stupeur et inquiétude, se demandant quelle devait être leur attitude en présence de ce fantaisiste, qui semblait s'ap­parenter plutôt à Marc Twain qu'à Edison, Branly ou Marconi.

Un brouhaha succéda au calme de tout à l'heure.

M. Arnaud perdait contenance. Il sentait peser sur lui des regards chargés de repro­ches et il comprit qu'il devait parler.

Monsieur X., peu troublé des senti­ments qui agitaient l'assemblée, regardait de son œil fixe et froid le contradicteur qui ve­nait de se dresser en face de lui et qui prit ainsi la parole :

« Monsieur, nous avons, dans cette en­ceinte, l'habitude de consacrer notre temps à des études graves. Aussi jugez de noire sur­prise — et de ma peine — en constatant qu’un homme que nous considérions comme un noble représentant de la science de son pays....

- Pardon, interrompit Monsieur X.,vous personnellement, monsieur Arnaud, vous estimez alors?...

- Que vous êtes un farceur ! » répli­qua brutalement le théoricien de l'électricité.

Un petit rire sec, crépitant, sortit de la gorge de Monsieur X.. qui reprit aussitôt :

«  Monsieur l'éminent théoricien, c’est vous qui êtes un sot! Car, regardez bien, c'est moi qui suis l'automate ! »

Monsieur X. était retombé sur son siège, les bras ballants, la tète rejetée en arrière, la bouche ouverte comme si la vie s'était brusquement retirée de lui.... Toute l'assem­blée s'était précipitée. Les plus osés le pal­paient, le secouaient et sentaient avec stu­péfaction, sous sa peau fraîche et souple, armature d'aluminium lisse et sonore....

... tandis que dans un quartier retiré de la ville, enfermé dans son cabinet de travail, assis devant un clavier. M. Delobel, qui sui­vait cette scène sur l'écran place devant ses jeux, riait à perdre haleine.

Mlle Rose épousa son cousin et M. Delobel fut plus tard de l'Institut.

 

J. Jacquin

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