Nous avions déjà évoqué lors d'articles précédents toute la richesse des textes conjecturaux en matière de « plantes anthropophages », je vous invite donc à parcourir les pages de ce site à la recherche de ces curieux végétaux dont la fringale ne possède aucune limite. Contrairement aux textes précédents, celui de Laumann, est plus versé dans une atmosphère lourde et pesante, un peu comme s'il voulait nous faire partager celle qui règne dans ces mystérieuses forêts Africaines. La progression du récit, nous installe donc dans une ambiance étouffante, où l'on sent la menace qui se profile, maîtrisant en cela d'une manière parfaite le récit d'horreur ou la tension monte peu à peu afin de venir nous exploser à la figure à la toute fin de la nouvelle . La différence majeure de cet « Arbre charnier » est de toute l'importance que lui accorde l'auteur. Véritable personnage à part entière, elle nous y est décrite comme une entité douée d'une vie diabolique, héroïne malfaisante d'un récit qui accorde une large place à un descriptif minutieux de la forêt environnante. C'est suffocant, on transpire en même temps que le personnage principal, un véritable récit d'atmosphère, sublimé par la magnifique composition de Henri Lanos et qu'il était à mon avis utile de (re) faire découvrir à un tout nouveau public. A rapprocher à un autre de ses textes publié dans la revue « Je sais tout » (1921) et intitulé « Au cœur putride de la forêt » et dont nous aurons l'occasion de reparler sous peu
Outre celui de « Lecture pour tous », ce texte connu pas moins de trois éditions :

 

- « Lisez-moi aventures » N°26 du 1er Juin 1949. Éditions Tallandier illustré par Roger Marmottin.

- « Planète à vendre N° 1 » présenté par votre serviteur dans la rubrique « Rétro-Folio ».1990

- « Contes de terreur » une anthologie des textes de E.M.Laumann. Préfacé et présenté par Marc Madouraud .Collections « Idés...et autres » Éditions Recto Verso. Numéro Hors série publié en 1994

 

 

 

 

« L'arbre charnier » de E.M.Laumann,illustré par Henri Lanos dans la revue « Lecture pour tous » du 1er Septembre 1919

 

 

Est-il certain que la science ait réussi à pénétrer tous les secrets de la Vie ? Est-on sûr, par exemple, que le Con­tinent noir n'abrite pas, au plus profond de ses immenses et téné­breuses forêts, remplies d’un si- étrange grouillement de vie, d'inquiétants mystères ? Nous lais­sons le soin d'en décider aux lecteurs de cette captivante nou­velle, où l'auteur a su traduire si fortement l'impression de stu­peur et d’effroi que dégage une série de phénomènes déconcertants et inexpliqués.

 

Quand l’administrateur colonial Vin­cent arriva, après de nombreuses journées de marche, au poste dont il était pourvu, il trouva celui-ci placé sous l’autorité d’un commis fatigue par le climat, nature un peu veule qui ne demandait qu’à remonter « plus au nord », refaire ses nerfs et son sang, fatigués par le climat. Ce commis remplaçait, à titre intéri­maire. son véritable prédécesseur qui avait disparu depuis un certain temps déjà dans des conditions mystérieuses.

Vincent fit comparaître les trois boys et le cuisinier du poste, puis il passa en revue la garnison composée de treize tirailleurs com­mandés par un sous-officier. L’administrateur trouva que la petite troupe avait bonne tour­nure, et cela dissipa la fâcheuse impression qu’avait produite sur lui l’aspect lamentable du commis.

La nouvelle de l’arrivée de l’administra­teur s'était vite répandue, et bientôt, par toutes les sentes qui conduisaient au poste, arrivèrent des bruits de musiques barbares et de chants humains. C’étaient les chefs des villages environnants qui, avec leurs griots, les anciens et les guerriers, venaient rendre hommage.

Vincent, debout sur le perron du poste, les regardait venir.

Sous l’ombre crue des grands arbres,parmi les hautes herbes, les petites colonnes cheminaient, entourées par des bandes d’enfants qui s’avançaient en silence, avec une dignité un peu comique chez de si minuscules personnages.

Le poste s’élevait sur un monticule envahi par les aloès et les ricins; dans un coin croissaient de grands lys jaunes qui dégageaient de lourds parfums ; un peu plus bas, vers l’est, des ébéniers et quelques palétuviers bordaient un dérivé du grand fleuve africain qui, à quelques milles de là, roulait ses eaux limoneuses. Du nord au nord-ouest, une brousse dressait son feuillage grêle et léger, en avant d'une sombre et épaisse forêt . Du côté du sud, se déployaient des plaines légèrement vallonnées et piquées çà et là de bouquets d’arbres dans l’ombre desquels pointaient les toits des cases indigènes ; puis des cultures de riz, d’indigo s’étendaient, régulières, comme de riches tapis aux nuances diverses.

Le soir même, le commis s’en alla. Du seuil du poste, Vincent regarda la petite colonne de porteurs qui décroissait dans la plaine, puis fut seul.

L’administrateur se mit aussitôt à la besogne; la fièvre l’avait épargné jusque-là et il se sentait plein de courage, bien que le thermomètre pendu à l’extérieur de sa case marquât entre -18 et 50 degrés. Le mois n’était pas écoulé qu’il était au courant de ses fonctions et parfaitement maître de son affaire. Il avait rendu visite aux chefs de. son sec­teur, fait rentrer les impôts et affirmé partout l’autorité du pavillon qui flottait au-dessus du poste.

Un soir, alors que la tornade faisait rage, déversant entre deux éclairs sa pluie torren­tielle, Vincent, qui inventoriait le bagage de son prédécesseur, trouva un assez fort cahier;, il en tourna la première page et resta un mo­ment interloqué par le titre qui, d’une grosse écriture jaunie, se détachait au beau milieu de la blancheur du papier : Ce qui est dans la forêt.

 

Tout de suite, et sans trop savoir pour quelle raison, il fut convaincu qu’il allait trouver dans les pages qui s’étalaient sous ses yeux la raison de la disparition du précé­dent administrateur, disparition qui avait pro­fondément troublé les services du chef-lieu et sur laquelle les noirs se montraient discrets.

On avait d’abord cru à un assassinat, mais on avait dû écarter cette hypothèse. En réalité, les événements ne permettaient pas de conclure à autre chose qu’à une inex­plicable disparition.

En découvrant le gros cahier, Vincent eut le sentiment qu’il tenait la clef du mys­tère.

Il s’agissait d’une sorte de journal tenu au jour le jour : emploi du temps, rappel d’un passé sentimental où revenait fréquemment un nom de jeune fille, tout cela pêle-mêle avec des observations de météorologie et d’histoire naturelle.

L’écriture était fine, simple, sans aucune nervosité. Le manuscrit commençait ainsi :

« Je viens de découvrir la chose la plus monstrueuse qui se puisse concevoir.

« Depuis longtemps, j’avais l’intention de parcourir la partie accessible de la forêt qui s’étend au nord et à l’ouest du poste et de commencer une série d'études sur sa faune et sa flore. J’allai demander au chef Adissa, du village de Kaniope, un guide et des por­teurs pour m’accompagner; mais, à ma grande surprise, il me répondit par un refus très net :

« Y a pas guide ni porteurs pour forêt. Y aura jamais ! »

« Quoi que j’aie pu faire et promettre par la suite, je me suis toujours heurté au même refus, et comme un jour je me fâchais, Adissa me dit :

« Écoute, toubab commandant (com­mandant blanc), je suis ton ami, comme si avions même mère ; ne va jamais dans forêt.

— Eh bien, lui répondis-je, un peu dans l’espoir qu’il reviendrait sur son relus, j’irai demain »

« Le chef, par un geste qui lui était fami­lier, ramena les plis de son boubou sur ses genoux et eut un geste, le même que dut faire Ponce-Pilate, avant de se laver les mains, à dix-neuf siècles de distance.

« Le lendemain, sans plus attendre, je fis appeler le sergent du poste et lui dis :

« Dès que la chaleur sera tombée, tu feras sceller nos chevaux et nous irons faire un tour dans la forêt »

« Le sous-officier esquissa un geste de dé­négation, mais, devant mon regard, il ne l’acheva pas et se contenta de dire :

« J’irai si commandant commande, mais forêt y a mauvais.

— Dès que la chaleur sera tombée, c’est compris ? »

« Il salua, tourna sur ses talons et s’en alla. .. .

« Ça doit être plein de serpents là-dedans, pensai-je, c’est ce qui les épouvante.

« Persuadé que tel était le danger qui m’attendait, je préparai ma seringue Pravaz en vue d’injections sous-cutanées au chlorure d’or, des bandes à pansement., un peu d’éther, et mis le tout dans une petite trousse. Je préparai également une bonne carabine à répétition et j’y joignis un large couteau à lame épaisse, capable de trancher les lianes les plus fortes.

« Aussitôt après, la sieste, un peu avant deux Heures, j’appelai le sergent. Nous avions encore quatre bonnes heures de pleine lu­mière devant nous, et il fallait à peine une heure de marche pour atteindre la route fo­restière ; je ne risquais donc pas, au cours de mon exploration, d’être surpris par la nuit qui, sous ces latitudes, tombe sans crépuscule.

« Le sous-officier prit, sans mot dire, le fusil que je lui tendais, ainsi que la petite trousse ; mais je vis à son visage qu'il obéis­sait à contre-cœur. Je glissai dans les arçons de ma selle deux bouteilles d’eau minérale et, ainsi « paré », je donnai le signal du départ.

«Nous allâmes d’un bon train, accom­pagnés par un tirailleur qui devait garder nos chevaux. Chemin faisant, j’essayai de faire parler le sergent. Il me parut ne rien savoir de précis et subir instinctivement l’effroi que la forêt faisait rayonner autour d’elle, comme pour s’envelopper d’un voile impénétrable à la curiosité humaine.

« Nous abordâmes la forêt après avoir franchi la ceinture de brousse moyenne qui l’entourait, et nous mîmes pied à terre. Les montures furent mises à l’ombre, et dès nos premiers pas sous la voûte épaisse des arbres, nous eûmes l’impression d’un silence profond que troublait à peine le glissement d’une bête ou le vol lourd d’un oiseau. La solitude sem­blait avoir quelque chose de mystérieux et d’étrange.

« Les troncs s’élançaient d’un geste puissant et sûr vers le ciel, ne s’épanouissant qu’à trente ou trente-cinq pieds du sol. Du sol imprégné d’eau s’élevait une sorte de brouillard tiède.

« Nous commencions à être fortement impressionnés par le morne silence. Nous avan­cions avec précaution sur l’amas des détritus végétaux accumulés depuis des siècles. Le seul bruit qui se faisait entendre était celui de nos pas sur le sol élastique. Le sergent me suivait sans prononcer une parole,le nègre est d’ail­leurs généralement silencieux. La lourde buée qui sourdait du sol commençait à gêner ma respiration et je songeais au retour, quand une épouvantable odeur me saisit à la gorge et aux narines. C’était un écœurant relent de mort et de décomposition.

« L’abominable odeur nous entourait, flottait autour de nous, mais elle semblait venir plus spécialement de l’ouest et de très près. Je me dirigeai immédiatement vers l'en­droit d’où elle s’élevait; le sergent me suivit docilement, intéressé, semblait-il.

« Pendant longtemps, nous errâmes, fouil­lant le sol avec le canon du fusil, avec le cou­teau, puis finalement avec une branche que je taillai en pointe, mais nous ne découvrîmes rien. L’odeur venait par bouffées, puis cessait de se faire sentir. Il était évident que le ca­davre d’un être humain ou d’un animal ache­vait de se décomposer à quelque distance de nous.

« L’heure s’avançait ; nous reprîmes le chemin du poste. Mais il est évident pour moi, dès maintenant, que je suis sur la trace de mon prédécesseur...: »

Ici, Vincent, vaincu par la fatigue, ferma le cahier. Le lendemain, il reprit sa lecture. Le manuscrit continuait ainsi .

« Je reviens de la forêt pour le repas du soir. J’y suis allé seul : le sergent a prétexté d’une blessure au pied, que je le soupçonne de s’être volontairement faite, pour ne point m’accompagner.

«J'ai découvert l’abominable chose.

«  Suivant mes traces de la veille, je suis arrivé juste à l’endroit où j’avais inter­rompu mes recherches. Soit que je distin­guasse plus aisément l’odeur écœurante parmi celle de l’humus et des végétaux, soit qu’elle fût plus forte que la veille, elle me guidait mieux dans mon exploration. J’atteignis le bord d’une sorte de cuvette naturelle dont je ne voyais qu’une partie, le reste se perdant sous les arbres, et dont le fond était occupé par un étang où stagnaient les pluies du der­nier hiver. Cette eau était presque noire, sans aucune végétation. C’est alors que je la vis et ne vis plus qu’Elle !

« Un rayon de lumière traversait juste­ment l’épaisse voûte de verdure et venait effleurer cette chose..

L'arbre charnier J'apperçus la plante monstrueuse dont les tentacules frémissaient et dont le péridium laissait echapper un liquide infect

 

« Elle se dressait au pied d’un grand arbre moribond dépouillé de ses feuilles qui ne lais­sait passer la lumière d’en haut qu’en l’atté­nuant. Les rayons, en se glissant parmi le fouillis des feuilles et des palmes, prenaient une étrange coloration glauque et semblaient traverser un vitrail. Lueur plutôt que lumière, mais suffisante pour mettre en relief, dans tous ses détails, la chose devant laquelle je reculais, tant son aspect était répugnant, tant l’odeur qu'elle dégageait était repoussante.

« C’était une plante ! C’est presque incon­cevable et j’hésite à l’écrire ici. C’était une plante.... Que serait-ce, hormis une plante ?

« Elle était couronnée d’un grand fruit affectant la forme du péridium d’un très gros champignon, surmontant une tige grêle et disproportionnée avec le poids qu’elle devait soutenir. De loin, son tissu m’apparut comme grossier, d’une nature rugueuse, analogue à celle de la peau des oranges de Malte.

« La tige était d’une couleur de cuir avec des taches d’un vert pâle qui semblaient dues à la moisissure. A la base de cette tige s’étalaient en étoile des rameaux ou plutôt des téguments d’un vert glauque et frisés sur les bords, pareils à de grandes algues.

« La plante reposait au bord de l’eau, à un mètre environ de la rive, dans une sorte de vase, .où rien autre ne croissait, et qui cédait sous le pied. Quelques-uns de ses téguments étaient étalés sur le sol ferme. Avec mon bâton j’essayai d’en soulever un : il était solidement fixé au terrain, par un moyen que je ne pus découvrir ; mais, dès que je l’eus touché, ses bords frisés eurent comme des frissons spasmodiques, très lents, presque imperceptibles. Ce phénomène est si commun parmi les plantes de la famille des « mimeuses » qu’il ne me surprit qu’à moitié. Fort de cette découverte, j’essayai d’identifier la plante qui se trouvait sous mes yeux. Elle devait, selon moi, appartenir à la famille des « mimeuses Farnesiana », dont la fleur est parfumée, mais dont le bois dégage une telle odeur qu’on l’a nommé le « bois puant ».

« Depuis combien d’année était-elle là ? Insondable mystère que nulle déduction ne pouvait éclaircir.

« En essayant de soulever un des tégu­ments, je vis qu’il baignait dans une sorte de liquide épais d’une couleur douteuse, blanc et jaunâtre, avec un soupçon de bleu. Tous les téguments flottaient dans ce liquide ; plus abondant à la base même de la tige, il s’étalait comme une masse visqueuse et c’était lui qui dégageait la repoussante odeur dont j’ai parlé.

« Telle était cette affreuse chose ; elle pouvait avoir un mètre vingt de haut et autant de circonférence, mais les téguments étalés autour d’elle donnaient à son ensem­ble un aspect trapu, comme écrasé.

« En portant plus loin mes regards, je vis d’autres spécimens de la plante, dispersés au loin sous les arbres, au bord des eaux malsaines de l’étang, mais elles étaient moins hautes, moins développées et sem­blaient avortées ou sans force.

« Avec la branche d’arbre dont j’étais muni, j’essayai d’atteindre le fruit. N’y pou­vant parvenir, je lui lançai un morceau de bois pourri trouvé à mes pieds. Le projectile effleura la base du péridium, puis tomba parmi les téguments. Sous ce choc, bien faible cependant, la plante se mit à suer son liquide blanchâtre, et l’odeur qu’il répandit fut si nauséabonde, si violente, que je fis un pas en arrière ; mais je vis en même temps que les ramicelles dont j’ai parlé, et dont quelques-unes étaient larges de quatre travers de doigt, avaient bougé !

« Oui, les téguments avaient bougé. Ne croyez pas, vous qui lirez ces pages, que je fus dupe d’une hallucination : ils s’étaient soulevés, pour ainsi dire, presque insensi­blement, mais cependant d’une façon suffi­sante pour que ce mouvement me frappât.

Incrédule, comme vous pouvez l’être, je re­nouvelai ma première tentative et je jetai mon projectile juste au pied de la plante. Cette fois, aucun doute ne fut possible : les tentacules avaient de nouveau exécuté un mouvement de bas en haut, suivi du même frémissement des frisures dont chacun des téguments était bordé.

« S’agissait-il d’un végéto-animal mons­trueux et encore inconnu ?

« Je me proposai de résoudre le problème en venant chaque jour surprendre, étudier, dessiner, photographier enfin, le monstre végétal qui s’offrait à mes yeux.

« Mais il commençait à se faire tard, et puis j’éprouvais depuis un moment un étrange mal de tête qui troublait ma vue. Redoutant la fièvre et de tomber là, sans secours à attendre, je le savais bien, car je connaissais la répugnance des Noirs à s’ap­procher même de la forêt, je repris le che­min du poste. Dès que je fus sorti de la zone où l'odeur que dégageait la plante se faisait sentir avec intensité, le malaise dont je souffrais se dissipa.

 

« Une tornade effrayante éclata à six heures du soir et dura deux heures. J’avais envoyé un boy porter à Adissa une invita­tion en règle afin qu’il vînt prendre quel­ques grogs avec moi et fumer un ou deux bons cigares. Il arriva, flanqué de ses deux griots favoris, aussitôt les dernières gouttes de pluie tombées.

« Après les compliments d’usage et le premier cigare allumé, je lui racontai mon excursion dans la forêt et lui demandai s’il connaissait l’étrange plante que j’avais dé­couverte.

« Il consentit à reconnaître qu’on lui en avait parlé, mais il manifesta une certaine hésitation à discourir sur ce sujet ; à la fin, cependant, il y consentit.

v II m’affirma qu’il s’agissait d’un animal redoutable qui ne pouvait se déplacer, mais qui endormait sa victime et l’atteignait avec de longs bras. Son voisinage était si dange­reux qu’aucun être vivant ne s’en appro­chait.

« Tous les indigènes s’en éloignaient ; ils préféraient généralement contourner la masse forestière épaisse de plusieurs milles que la traverser, aussi bien par peur des monstrueuses araignées-crabes et des ser­pents que de cet effroyable animal immo­bile.

« Adissa ajouta je ne sais plus quelle sotte histoire de fétiche à laquelle je ne fis pas attention ; cependant j’en retins que des dieux méchants habitaient la forêt et qu’au­cun être humain n’en sortait après y être entré. Toutes ces histoires, ajouta-t-il, re­montaient à un temps très éloigné, alors que son troisième père — c’est-à-dire son arrière-grand-père — n’était pas encore né. Or Adissa avait plus de cinquante ans, cela reportait à quatre-vingt-quinze ou cent ans l’origine de la légende.

« La plante était donc plus que centenaire. Depuis bien longtemps, personne ne passait plus auprès d’elle ; moi seul avais, osé violer sa solitude.

« Aussitôt après le départ du chef, je pré­parai mon appareil photographique et, le lendemain matin, une heure avant le lever du soleil, je partis pour la forêt, laissant un tirailleur et mon cheval dans la brousse qui la précédait. J’arrivai en face de la plante, j’installai mon appareil photographique et mis la « chose » soigneusement au point, de manière à ce que, lorsqu’un rayon viendrait l’effleurer, je n’eusse plus qu’à ouvrir l’ob­turateur

 

« J’avais pesamment dormi et me sentais encore un peu engourdi, mais cela devait provenir de quelques grains de quinine que j’avais pris en me couchant. En attendant qu’il fît tout à fait jour sous la voûte végé­tale, je pris mon album, une boîte d’aqua­relle et, sur un dessin hâtif, je notai tous les tons de la plante avec une minutieuse exac­titude.

« J’étais là, attentif, immobile, quand un léger bruit me fit tourner la tête. Un frôlement se faisait entendre dans un buisson épineux, à trois ou quatre mètres de la plante, et bientôt un petit animal du genre de la musaraigne sortit précipitamment d’une touffe et se mit à fuir un ennemi que je ne voyais pas encore, mais qui parut avec une promptitude déconcertante.

« C’était une araignée de la monstrueuse famille des Mygales ; ses pattes griffues sem­blaient à peine poser sur le sol, tant leurs mouvements étaient rapides.

« Le pauvre petit rongeur éperdu suivait une ligne droite, alors que l’ignoble araignée suivait une course parallèle, avançant un peu après lui, mais non pas immédiatement derrière.

« Je fus assez surpris de cette manœuvre de la part de l’astucieuse bête, dont je com­pris plus tard l’infernale tactique, tactique évidemment raisonnée et qui me plongea dans la stupéfaction, quand j’en découvris le résultat.

« L’araignée poussait le rongeur droit à la plante, et celui-ci allait très probablement l’atteindre et peut-être y trouver un refuge parmi les téguments quand il fit un brusque crochet.

« C’était là que l’araignée l’attendait. L’affreuse bête devait connaître l’horreur des animaux pour le végétal, et sa sagacité avait contraint sa proie à choisir entre elle et la plante monstrueuse. Le but poursuivi par l’araignée était atteint ; ne pouvant gagner le rongeur à la course, elle l’avait acculé à un obstacle, ne lui laissant d’autre alternative que la plante ou elle. L’araignée allait le saisir, mais la petite bête, d’un bond, se mit hors des griffes de son chasseur.

« Ce bond fut-il mal calculé, je ne sais, toujours est-il que le rongeur tomba dans le liquide, ou plutôt dans la matière épaisse et blanchâtre qui s’étalait autour de la tige de la plante. Le petit rongeur était-il sauvé, car l’immonde mygale s’était arrêtée ? Il ne bougeait plus, ses flancs battaient et ses petits yeux vifs roulaient avec rapidité. La plante tout à coup avait émis une odeur plus forte, le fruit suait, par tous ses pores, son liquide semblable à du pus qui descen­dait lentement le long de sa tige.

« L’araignée s’en alla et je la vis dispa­raître dans le buisson d’où elle était sortie.

« Elle abandonnait sa proie.

« Ce petit drame m’avait fait oublier le but de ma course ; à ce moment, le soleil glissa l’une de ses ardentes flèches jusqu’au végétal. J’allai à mon appareil et ouvris l’obturateur. En même temps, tout d’un coup, je fus pris d’une violente envie de dormir, d’un cruel mal de tête, ainsi que d’atroces nausées. Inquiet de ce malaise, je me préparais à fuir.

« Je repliais mon appareil, j’allais partir et, machinalement, je regardai ce qu’était devenu le petit rongeur. Son attitude était singulière. Son corps si frêle, si joli dans sa robe grise, était agité de longs frémisse­ments ; je fis du bruit pour le faire s’enfuir, mais je vis, avec horreur, après deux ou trois tentatives de ce genre, qu’il était retenu prisonnier dans la matière blanchâtre secrétée par la plante, comme dans de la glu ou du goudron. En même temps, je ressentis une sorte de vertige compliqué d’une soif cruelle. J’avais de l’eau coupée assez forte­ment de rhum, dans une bouteille de métal ; j’en pris assez pour dissiper mon malaise.

« Quand, au moment de m’éloigner, je portai mes regards sur le petit rongeur, il était mort, englué dans l’innommable liquide et probablement asphyxié parles effroyables émanations qu’il dégageait. Chose impossi­ble à concevoir , cependant je l’ai vue et je jure de dire ici la vérité, l’affreuse plante remuait. Tout le système des téguments était en jeu. Tous, étalés sur le sol s’animaient d'un mouvement lent mais possible à nier. Ils tournaient comme autour d’un pivot et convergeaient vers l'animal inerte. Bientôt, la pauvre petite chose morte était recouverte par les rameaux qui pouvaient l’atteindre, presque tous y parve­naient et elle disparaissait dans leurs replis. Alors, ces téguments qui, je l’ai dit, ressem­blaient à de grandes algues, se gonflèrent, semblant se gorger d’une nourriture pompée par un système de succion que je ne pouvais voir.

« La chute du soleil à l’horizon étant im­minente, je remis le reste de mes observa­tions au lendemain et je repris hâtivement le chemin du poste où je consigne, en ce moment, les circonstances de ma découverte et mes premières constatations.

« Je suis très troublé.

« Jamais certes aucun cerveau humain méditant sur les batailles acharnées, féroces, que se livrent quotidiennement, au nom du droit à la vie, les êtres organisés, dans l’eau, sur et sous la terre, dans l’air, jamais aucun cerveau humain n’avait encore pu concevoir cette chose abominable qui se dissimulait dans le silence de la forêt, solitaire, sour­noise et terrible !

« Il ne pouvait s’agir seulement d’un orga­nisme végétatif. La chose était un véritable être qui devait connaître, comme le carnas­sier, l’oiseau, le poisson ou l’insecte, la va­leur du piège qu’il tendait à ses proies.

« Et son piège, celui que j’ai vu fonction­ner, ne devait pas être unique ; peut-être que les vertiges, les nausées, la somnolence que j’avais ressentis en étaient d’autres.

« Il m’attire étrangement, ce monstre, sa laideur est captivante. Il faudra que, peu à peu, j’arrive à le connaître intimement, que je lui donne un nom, que je décrive ses habitudes, les traquenards qu’il tend à ses proies... Comme l’araignée s’est montrée méfiante !

« Plus je scrute mes observations et les soumets à l’analyse, plus je suis convaincu que la « chose » appartient à un règne végéto-animal inconnu. Que sont, auprès d’elle, les Sarracénées, les Népenthès, la Grossette d’Écosse, la Drosère des tourbières et toutes les autres plantes qui capturent et qui digèrent de tout petits insectes ? »

Le manuscrit s’arrêtait là. Vincent eut beau tourner les pages, il n’y avait plus trace d’écriture.

D’après les dates, en parcourant ce docu­ment, je vis que ce même Vincent avait repris la plume un mois après et avait, lui aussi, consigné ses « observations ». Voici ce qu’il écrivait :

« Mai 19..

« J’ai voulu voir ce que mon prédécesseur disait avoir vu. J’ai vu. Je suis épouvanté. La plante telle qu’il l’a décrite est toujours là. Dans le liquide infect qui baigne son pied, j’ai, à l’aide d’un fort épieu, découvert des ossements, des cheveux, une paire de souliers.. C’est très sûrement tout ce qui reste de celui qui là découvrit.

« Cette plante me fait peur, elle me hante littéralement ; à toutes minutes du jour où de la nuit, je l’ai devant les yeux...

 

« Juin 19..

 

« La forêt brûle. La foudre est tombée sur elle. Tout l’horizon à l’ouest est en flammes.

 

Tel est le manuscrit que je découvris au poste de Boké, en Guinée française, quand, Vincent étant mort de la fièvre, j’allai à mon tour le remplacer.

La forêt n’existe plus.

 

E.-M. Laumann

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