Cet Infatigable auteur fut tout au long de sa carrière fasciné par la mer et ses mystères, dont il fit également le thème principal pour la grande majorité de ses romans conjecturaux. Avec ce « conte » fantastique mettant en vedette la ville d'Ys et son tentaculaire gardien, Toudouze utilise la bonne vielle méthode du système narratif interposé, en faisant raconter son histoire par un tiers ayant lui même vécu l'aventure. L'utilisation d'un langage un peu rustre est certes assez pénible pour le lecteur mais il se veut probablement plus « persuasif » en nous donnant l'impression de vivre en direct l'aventure et donner plus de poids et d'impact sur cet étrange récit. Un procédé utilisé par bon nombre de récits fantastiques maritimes.


Une fois de plus, ce bon vieux poulpe n'en a pas terminé de susciter de la part des écrivains bien des rumeurs et des fantasmes et nous démontre qu'il n'est pas besoin de se rendre à des profondeurs abyssales pour affronter la mortelle étreinte de ce seigneur de la mer.


Une histoire qui fleure bon les contes et légendes de Bretagne, avec un final où la victime de cette effrayante aventure se trouve face à une situation qui n'est pas sans me rappeler la scène de la grotte dans le premier film de « Conan le barbare ». Dans ce passage mémorable, notre héros assiste à l'effondrement du squelette qui tenait dans sa main une épée tout aussi fameuse, une arme que nos deux personnages vont respectivement s'empresser de dérober dans les deux histoires, 

 

« La dernière sentinelle de la ville d'Ys » de Georges G. Toudouze. Dans la revue « Lisez moi aventures »N°28 du 1 er Juillet 1949.

 

« -Ah ! oui, vous regardez c't'outil-là qui vous paraît singulier dans la pauvre petite maison d'un vieux chien de mer,.., vu que ça n'a point aucune ressemblance avec le reste de mon ménage et de mes hardes... ? Non : j'aime mieux que vous y touchiez point... une idée que j'ai comme ça... Soyez pas fâché, mais ça fait pour moi une espèce de fétiche, voyez-vous... un genre de gri-gri comme ceux qu'avaient les négros du temps que je faisais colonne avec Monsieur de Brazza et qu'ils voulaient jamais qu'on mette le doigt sur leurs manières de bons dieux, là-bas, devers le Congo...


L'étiquette ? si, vous pouvez regarder : c'est une personne de Paris qui me l'a écrite... quelqu'un de bien savant dans les livres et qui aurait été content de m'acheter l'objet, — dame oui !... Mais moi, j'ai jamais voulu... pas plus' à lui qu'à d'autres... Alors, il a mis le nom sur ce bout de carton... un drôle de nom, vous lisez, hein « scraviasax »... Paraît que ça serait un genre de sabre-baïonnette que, dans les très vieux temps, nos ancêtres portaient tout ainsi que j'ai toujours mon couteau de gabier pendu ici, derrière ma ceinture... Oh ! il y a beaucoup de siècles de ces années-là, qu'il me disait le savant de Paris, et que je possédais là une arme très rare.., c'est pas pour c't'rareté, que j'y tiens, vous savez... moi, je suis point un connaisseur... seulement c'est pour la façon dont je l'ai eu ce couteau-là... vu que j'ai manqué bien juste y laisser ma peau et mes os, dame oui... et que j'en ai encore tout froid dans le dos septante années passées depuis ce jour-là... Ça fait vieux,. un peu, hein ?..» Dame, je suis âgé, moi...


Mais oui : je vais toucher mes octante-huit à la fête de Saint-Corentin qu'est mon patron de naissance et j'étais un novice de seize ans, juste bon pour le Service de la Flotte, lorsque l'affaire m'est arrivée... Vous la dire, l'histoire ? bien sûr, si il y a que ça pour vous distraire, et à condition que vous trinquiez avec moi d'un p'tit coup de ce rhum-là : vous ne le trouvez pas trop amuré pour vot' gosier de terrien, hé, hé ?


Faut vous dire que tout jeune gars, je logeais déjà dans cette demeure-ci qui fut celle de mon père, de son père, et du père de son père, tous bons pêcheurs entre Pointe de Plogoff et ce Beg-ar-C'hcior que vous nommez, en français, le Cap de la Chèvre... Le parage est pas commode tous les jours : il y a du courant, des houles de fond et des cailloux sournois par en-dessous. Et, à dire des anciens de nos grands anciens, qu'étaient gens de tête, vous savez, — ce serait là par ces fonds que, voici des masses de centaines d'années, il y aurait eu cette ville nommée Ys qui fut perdue par la faute d'une grande pécheresse du temps, coupable d'avoir forniqué avec le Diable en personne.....


Y a des gens qui vous disent que c'est une histoire de bonne femme pour les contes d'enfants, et qu'il ne faut point y croire... Or, moi, Corentin Lastennet, qu'ai fait six fois le tour du monde, doublé le Cap -Horn à bord de deux voiliers long-courriers à dix ans de distances, la guerre de Chine avec le commandant Rivière et l'amiral Courbet, péché la baleine au détroit de Behring, gagné trois médailles de sauvetage au péril de ma vie, naufragé quatre fois en Atlantique et en Pacifique, moi, retraité de la Marine après six cent quatre-vingt-huit mois de navigation, je vous dis que, la ville d'Ys, ce fut une affaire vraie... Puisque, moi, à cet âge de seize ans que je vous explique, j'ai vu de mes yeux et touché de mes mains un de ses habitants à qui j'ai pris moi-même son sabre, que voilà.


Faites pas des yeux étonnés : j'ai toute ma tête, et solide... Et j'ai ma pleine souvenance de ce jour-là, absolument comme si c'aurait été ce matin même du jour d'aujourd'hui...


Faut vous dire qu'il y avait équinoxe : celle de mars qu'est la plus mauvaise des deux, comme chacun sait. Et celle-là fut particulièrement méchante, si bien qu'au jusant, pendant les trois jours, la mer déchala la comme je l'ai jamais vu faire. Or vous pensez bien que chacun, sur tout le pourtour de la Baie de Douarnenez, s'en donna à cœur joie de la suivre aussi loin que faire se pouvait, avec des havaneaux, des crocs, des paniers afin de ramasser tout ce qu'on pourrait de crabes, d'ormeaux, de loches, de petits congres, de homards surpris dans leurs caches par ce recul énorme de la mer... En se méfiant, comme de juste, du retournement de marée qui, au flot, remonte en masses d'eau, pareille qu'un cheval au galop.
Or vous pensez bien que, affronteur comme on l'est à seize ans, j'allais point manquer une occasion de fouiller jusqu'en des découverts où personne, probable, n'avait jamais descendu. Et, par vanité en plus, je voulus faire tout seul. Donc, je partis en me dissimulant à mes parents et à mes camarades, de manière à filer juste en la grande avancée du Cap de la Chèvre, vers, une chaussée que j'avais encore jamais vue venir à sec... Une vraie exploration, vous voyez...


J'arrivai exactement à temps pour suivre l'eau qui reculait toujours. Et il y avait assez grand calme, mais de la brume beaucoup,et par gros bouchons qui, allant et venant, brouillaient la vue par moments à ne pas distinguer le bout de sa main quand on tendait le bras... Alors, je me mis au travail., et j'allais de roche en roche, lesunes basses, les autres droites et hautes, mais toutes si chevelues de goémons que je me suis rendu compte qu'après, et à la réflexion : on aurait juré des pans de murs dressés de mains d'hommes... Et, vous savez , je vous parie ma solde de retraité contre une demi carotte de tabac, que c'étaient bien des murs ; les restes de quais et de maisons de la ville d'Ys... Seulement, là, sur place et actionné après ma pêche, je prêtais pas attention.


Tout d'un coup, et juste dans un passage de brume, je me trouve en face d'un , bloc bien haut, bien carré, — avec un trou dessous qu'on aurait cru une porte : et, à longueur de distance, je suis sûr maintenant que c'en était une. Ou plus exactement c'était une manière de guérite dedans le flanc d'un genre de blockhaus,  vous me comprenez ?... Mais tout ça vêtu le longs goémons, bien entendu.


Et moi, je me dis qu'un trou pareil, c'est une bonne niche à quéque gros tourteau poings-clos, ou mieux un joli homard bien gras... Alors, j'entre- dedans... et, immédiatement, je me sens empoigné au bras gauche et à la ceinture, oh ! mais là, alors, raide et sec... et d'une force telle que je manque chavirer la tête en avant. En même temps une troisième empoignade, mais à la gorge celle-là... Surpris, je l'étais, ça oui,,. Mais pensez bien que j'ai compris de suite : j'étais tombé sur la maison d'un minard, et il me sautait dessus à sa mode,  savoir deux ou trois de ses huit bras collés à bloc dans le dessous de la roche, et les autres enlacés après moi.,. Comme tout un chacun de chez nous, je connais le jeu, et je savais y jouer... Seulement, jusqu'alors j'avais eu affaire qu'à des paroissiens de taille convenable, cinquante centimètres de bras au plus... Au lieu que là, c'était la grande pieuvre des fonds comme on la rencontre presque jamais par nos eaux, la forte bête qui est de taille à lacer un bestiau... Et c'était ma vie que je jouais, cette fois, au jeu que je vous dis : je pouvais être souqué à bloc, et tenu là jusqu'à retour du courant de flot, peut-être même étranglé par les bras et mordu par le bec de la sale bête, plutôt qu'être noyé...


Avant qu'elle ait eu le temps de me prendre le bras droit, j'avais tiré mon couteau, heureusement affûté du matin même, et je commençais de tailler dans la chair gluante, cependant qu'à ma gorge, je sentais les suçoirs tirer le sang de ma peau. Une rude bataille, je vous, assure.... Je coupai le bras qui me serrait le cou, ce qui me fit respirer... J'entaillai un autre... C'est dur, cette chair-là : du caoutchouc, on jurerait... Ce que. sentant, la bête sortit de la porte, avançant ses gros yeux fixes et son bec corné... et en même temps, avec elle, entraînée par elle qui s'y trouvait cramponnée, il monta devant moi une tête de mort...


Oui, une tête, vous entendez ! une tête à nez et orbites creux, à mâchoire ouverte. Une tête, coiffée d'un casque. Et avec la tête un haut de squelette qui tramait des morceaux d'armure... Je suis pas superstitieux, oh! dame non... mais j'avais que seize ans, après tout... et je pensai voir se lever l'ankou dont parlaient .les grands- mères à la veillée...


J'hésitais trois secondes. La bête en profita pour gagner sur moi, et la tête casquée suivait toujours... A ce moment, autour de moi, dans la brume, ce bruit particulier en frisson que fait le flot de marée quand il part à remonter, et tout de suite, passant de dessous la roche, un courant froid dans mes jambes... C'était le flux... et qui allait vite... Je comprenais que dans sept, huit minutes au plus, j'allais avoir l'eau à la ceinture, puis au cou... et qu'il fallait que je me sorte de la bête tout de suite... Elle aussi, dans son sens dé brute, elle devinait ça, et qu'elle allait me tenir en proie, noyé dedans son trou pour me manger à son content...


Je sentais ma poitrine qui craquait sous sa pesée. Alors, à tort et à travers, du couteau j'ai tapé... et si bien que j'ai crevé un des gros yeux qui me fixaient... et puis j'ai eu la chance de planter ma pointe en plein milieu de cette poche à encre qui est le centre de leur vie à ces animaux-là... Et ç'a été la fin ; la pieuvre a coulé comme une chiffe molle : c'était plus qu'une loque toute crevée... Alors, j'ai bondi hors du trou, juste comme une première lame m'arrivait au haut de la poitrine...
Seulement,il s'est passé ceci... que, du choc, le squelette en armure qui dormait là.., depuis combien de siècles ?.,, à peu près pourri, mais tenu par sa ferraille laquelle était du bronze, c'est-à-dire moins mangeable à l'oxyde de mer que si c'avait été de l'acier,., le squelette donc, suivit la chute de la bête, et se disloqua devant mes pieds, tandis que venait glisser devant moi cette espèce de sabre, en bronze aussi, vous voyez,que le savant de Paris appelle un « scramasax »... Et comme j'avais la tête un peu perdue, le cœur battant comme une cloche dedans ma poitrine, des brûlures atroces partout où les suçoirs de la bête avaient croché dedans ma peau, et tout le bas du corps glacé par le flot de la marée qui me montait après,... j'ai plus eu qu'une idée : me sauver... D'autant qu'avec la brume épaissie, je ne savais plus trop où j'étais, et je manquais tourner en rond parmi les cailloux envahis par l'arrivée de la marée...


Alors, j'ai, machinalement, ramassé la sabre-baïonnette, et, laissant tout le reste, le squelette disloqué et le minard crevé, je me suis mis à grimper, glisser, courir à travers les roches et les flaques d'eau... Je me suis perdu, et puis retrouvé, et puis reperdu, toujours la marée aux talons, et l'épaisseur de brume sur le dos.
Comment, j'ai fini par atteindre le bas du Cap de la Chèvre, je ne l'ai jamais su!... Pourtant j'y suis arrivé. Et j'ai grimpé la falaise. Et j'étais si grelottant d'eau et de froid, et la figure si bouleversée qu'à une chaumière, la première vers Rostudel, on m'a fait boire une moque de rhum que j'ai avalée comme si c'aurait été de l'eau pure... Et j'ai fini par rentrer chez nous : mais j'avais pas lâché le sabre... Il est, depuis ce jour-là, demeuré chez mes parents dans la maison qui est la mienne à c't'heure...


Le monsieur de Paris que je vous dis, et qui est un homme bien savant dans les livres, un bachelier je suis sûr, m'a expliqué, quand je lui ai eu raconté, que j'avais dû découvrir, ce jour-là, le poste de garde de l'arsenal de la ville d'Ys et que le squelette dont j'avais ramassé le sabre, aurait été la dernière sentinelle mise le jour de la submersion de la cité, et qui serait morte à son poste de consigne, ses armes à la main...


Après tout, c'est peut-être vrai?... Pourquoi pas?... On a vu plus drôle que ça en d'autres occasions... En tout cas, le sabre est là : je le garde, vu que je l'ai bien gagné... Et vidons un second verre : à mon âge, un deuxième coup de rhum a jamais fait aucun mal à personne... bien sûr !

 

Georges G.Toudouze

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On consultera avec intéret le magnifique travail de Christine Luce sur le détail des parutions De la revue "Lisez moi aventures" et mise en ligne sur le site de BDFI

Illustration de Conrad pour "Le trou aux pieuvres" de Maurice Dekobra "Journal des voyages" du 5 Février 1911

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