Après « La terrible expérience du Dr Cornelis Bell », nous voici de nouveau face à deux excentriques chercheurs et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il se passe de drôles de choses dans les vapeurs méphitiques des laboratoires de nos savants fous. Encore cette insupportable obsession de vouloir coûte que coûte vaincre la mort avec en prime une expérience des plus « explosive ». A trop vouloir s'activer dans toutes les directions, et jouer un peu trop avec le feu, celui-ci finit par vous « péter » à la figure, au sens propre comme au sens figuré.
Une nouvelle extraite de la précieuse revue « Nos loisirs », qui renferme encore bien des trésors !
« Les deux secrets » Nouvelle de Georges Casella. Dans la revue « Nos loisirs » N°27. 30Décembre 1906. Illustré par Paul Dufresne.
Es-tu prêt, Freddy ?
- Je suis prêt, John.
C'étaient deux vieillards extraordinairement pâles, aux faces émaciées, aux yeux caves. Ils se parlaient visage contre visage, avec d'étranges sourires dans leurs barbes grises. La flamme ronflante d'une grosse lampe les marquait d'ombres dures. John maniait un tube d'acier lourd, une seringue courte. Freddy tendait son bras nu. Autour d'eux, se distinguaient des globes, des fourneaux, des vases, des cuves, un squelette d'orang-outang fixé au plafond en soupente par un collier de fer. John leva sa seringue...
- Arrête, dit Freddy, je vais écrire quelques mots. Et, sur le seul feuillet vierge d'un livre couvert d'hiéroglyphes, il griffonna : « Je m'inocule moi- même la maladie du sommeil. Si je meurs, qu'on n'accuse que moi. » Puis, ayant signé, il offrit son épaule à John. On entendit le léger sifflement du liquide comprimé. Freddy s'enveloppa d'un manteau, et John s'écria :
- Dans deux jours, notre triomphe sera certain ! Freddy s'appuya au mur et resta silencieux. Déjà, son regard virait. Machinal, il balançait sa main comme un pendule. Mais ce geste cessa. Bientôt, le vieillard chancela, et, dans un grand soupir, vint rouler aux pieds de John.
John, surpris d'un effet si rapide, son compagnon jusqu'à la chambre contiguë et l'étendit sur une couchette étroite, seul meuble qui, avec une boîte cadenassée, ornât cette salle humide et blanche.
- Ai-je forcé la dose? Grogna-t-il. J'attendrai deux jours avant d'employer mon sérum. Nous verrons, nous verrons...
Il frotta ses mains sèches et calleuses, aux ongles ternes, contempla le corps, eut un ricanement fêlé et retourna vers le laboratoire. Il entassa des copeaux et du charbon dans un four de briques, remua des cornues où brillaient des alcools jaunes et rouges, agita un soufflet gigantesque, et, soudain, les trois vitres de la mansarde bizarre flamboyèrent.
Les deux hommes habitaient sous le toit d'une maison louche et branlante. C'était une masure ancienne à trois étages, qui dominait une butte isolée. La populace baroque et quasi-foraine qui grouillait dans la banlieue triste connaissait bien les fenêtres de la mansarde qui s'allumaient aux heures sombres. Ces fenêtres incendiées provoquaient des racontars prodigieux. Les silhouettes étiques se profilant sur un feu de forge, éveillaient des idées de magie noire. On prétendait que les vieillards faisaient de l'or et qu'ils entassaient des sacs résonnants au fond de coffres de fer. A vrai dire, une peur sourde, superstitieuse, tenaillait les vagabonds ; les femmes, surtout, évitaient la masure infernale ; et comme chacun n'aurait pu se présenter devant la justice, c'est à peine si deux dénonciations anonymes furent envoyées. Mais Hubert Flandrin, dit » Poing-d'-Acier « , qui dévalisait les églises, préparait de longue date une excursion nocturne vers la demeure étrange, et il racontait que ce serait sans doute le plus beau coup de son existence.
John et Freddy ne sortaient jamais qu'à la brune pour quérir d'utiles provisions. Ceux qui les avaient rencontrés prétendaient qu'ils ressemblaient à deux sorciers démoniaques, et l'on prédisait à Poing-d'Acier les pires aventures. Pourtant, John Billy était presque illustre, au delà de l'Océan, pour ses découvertes d'engins guerriers, et son exil volontaire avait seul empêché qu'on ne connût ses recherches sur un certain fluide détonant, qui devait anéantir, dans l'avenir, les ruses stratégiques des batailles.
En vérité, John Billy n'était-il pas un peu détraqué ? Comment aurait-il décidé cette vieille crapule do Fred Maggers, condamné dix-huit fois pour vol, s'il n'avait eu l'ascendant particulier des fous ? Toujours est-il que Fred le suivait comme un chien fidèle... Maintenant, il dormait peut-être son dernier sommeil dans la salle vide, aux murs lézardés, tandis que John, brûlé par des flammes d'enfer, préparait l'explosif qui devait assurer sa gloire...
Trois fois déjà, John avait usé de son sérum sur Freddv, sans que celui-ci bougeât. Il n'en manifestait pas moins une tranquillité sereine. Etait-il certain de réussir ?
Faisait-il bon marché de la vie de Fred, dont le corps glacé se raidissait ? Mystère. Et il n'éprouva qu'une crainte, mais celle-là désordonnée, grotesque, le jour où il entendit trois coups frappés à sa porte. Toutefois, il reconquit son flegme pour ouvrir. Il se trouva en présence de quatre agents et d'un commissaire ceint de l'écharpe, qui entrèrent en tumulte. Un homme glabre et décoré les accompagnait.
D'abord, John ne dit pas une parole ; il laissa envahir son logis, comme s'il s'attendait à cette visite ; mais il ne refusa pas un entretien au monsieur décoré, qui déclina son titre de médecin officiel. Il parla de science à cet homme, qui exigea des papiers avant de l'entendre.
Un agent, qui avait aperçu corps de Fred, s'écria :
- Le cadavre est là ! Arrêtons l'assassin...
John sourit :
Messieurs, voici mon laboratoire. Si j'abandonne un instant mes fourneaux, vous serez foudroyés.
Le commissaire devint blême et déclara qu'on irait chercher un cercueil, tandis que deux agents garderaient les abords de la maison. Il fut obéi. Le médecin officiel affirma que le vieillard lui semblait fou, mais qu'il valait mieux attendre la matinée suivante pour opérer l'arrestation. Aussi bien, on ne put relever sur le corps de Fred aucune trace de violence. Sa mort parut naturelle. Il fut couché dans un cercueil qu'on entoura de cierges allumés, et John resta seul auprès de ce catafalque primitif
- J'ai encore six heures, murmura-t-il.
Et, le four en briques empli jusqu'à la gorge, il opéra un mélange de liquides en ébullition, rapprocha trois tubes qui crachaient des vapeurs, les coiffa d'un bocal énorme et courut dévisser le cercueil. La face de Fred apparut, cireuse et creusée,
- Diable ! Diable !... fit John.
Mais il piqua plusieurs fois le bras rigide à l'aide d'une seringue pleine d'une eau jaunâtre, et, retournant à son laboratoire, après un coup d'œil satisfait sur ses engins, il s'enfonça dans un vieux siège gothique et s'endormit.
D'abord, le bruit grondant du feu s'entendit seul puis il sembla qu'un choc timide et régulier heurtait le mur de la chambre funèbre. Cela dura une heure...et, soudain, le plâtre se détacha, croula dans la salle,et, par un trou formé dans la cloison, un homme entra. C'était Poing-d'Acier. Il jura d'épouvante en apercevant le cercueil et les cierges, mais se ressaisit, car il avait un témoin : un second chenapan aux cheveux roux apparut.
Ce sera plus facile, dit Poing-d'Acier, on ne nous dérangera pas.
Les dents de son compagnon claquaient. Il fallait faire vite. Ils se dirigèrent instinctivement vers la boîte. Poing-d'Acier tira de sa ceinture une pince brillante et courbe. Il l'introduisit sous le couvercle et pesa... Mais, à ce moment, son acolyte hurla. Et les bandits virent s'avancer jusqu'à eux le cadavre qui, surgi du cercueil, haussait un cierge pour mieux voir... Ils s'enfuirent vers la porte, affolés. Ils y rencontrèrent John, accouru au bruit, et qui, à la vue de Fred, s'écria :
Le triomphe ! Le triomphe !...
Poing-d'Acier et l'homme aux cheveux roux tournaient, terrifiés, autour de la chambre. Des pas lourds sonnaient dans l'escalier. Les agents, attentifs, s'inquiétaient peut-être... Un : » Au nom de la loi » acheva d'abrutir les cambrioleurs... Cependant, une odeur bizarre s'épandait, un gaz acide flottait, prenait à la gorge. John mugit :
Sauvons-nous ! Sauvons-nous !...
A la porte, ils trouvèrent les agents.
Laissez passer ! Ordonna John.
Et comme il n'obtenait pas de réponse, il dit :
Deux grands secrets meurent avec moi.
Le gaz flottant fut visible, bleuâtre, puis violet... Il y eut une atroce détonation, et la masure s'ouvrit en deux parties, qui se couchèrent comme des cartes...
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